L’affaire Chovanec, un drame à Charleroi Airport

Tu en as sûrement entendu parler, l’affaire Chovanec fut un des sujets de l’actualité de cet été. Il s’agit du décès de Jozef Chovanec, un Slovaque, quelques jours après son arrestation musclée et son enfermement à l’aéroport de Charleroi. En plus des images des interventions policières, ce qui a choqué fut également le salut nazi d’une policière au sein même de la cellule. Nous te proposons un retour en perspective pour bien comprendre les dessous de cet histoire controversé qui a éclaboussé à la fois le fonctionnement de la police et des services judiciaires ainsi qu’une partie du monde politique.


Par Arthur Martin, journaliste Piccolo et Julien Liégeois, rédacteur en chef.

Que s’est-il passé?

Remontons d’abord à la nuit du 23 au 24 février, à l’aéroport de Charleroi. Un homme d’origine slovaque, Jozef Chovanec, 39 ans, souhaite embarquer sur un vol Ryanair direction Bratislava, là où l’attend son épouse Henrieta Chovancova et leur petite fille de 2 ans. Il se fait rapidement remarqué car l’embarquement dans l’avion fut déjà assez agité… Après avoir oublié smartphone, portefeuille et carte d’identité au contrôle de sécurité, il est précipitamment monté dans l’appareil sans présenter son billet au comptoir de check-in. Il bouscule même une hôtesse, ce qui poussera le commandant de bord à ne pas vouloir décoller tant que Jozef Chovanec est à bord. Suite aux refus de quitter l’appareil, le personnel contacte la police aéroportuaire afin de l’escorter à l’extérieur. Il accepte et suit les policiers sans résistance. Il est également important de souligner que plusieurs témoignages de passagers insistent sur le fait qu’il n’était pas violent durant toute cette série d’évènements. Quoiqu’il en soit, une fois de retour sur le tarmac, les policiers demandent un renfort et ils procèdent à une “mise au sol”. Il s’agit d’une technique de plaquage ventral, permettant aux policiers d’immobiliser un individu et de le menotter. 

Par la suite, Jozef, récalcitrant à marcher debout, se laisse traîner et est emmené dans une des cellules du commissariat de l’aéroport. Élément important: cette cellule est surveillée en permanence par une caméra qui n’enregistre aucun son. La motivation de cet enfermement? Il est accusé de rébellion non armée. Quelques temps plus tard, l’officier de police administrative et la parquetière de garde, après avoir eu connaissance de la situation, décident de restreindre la liberté de Jozef Chovanec pendant 24 heures. D’autres décisions judiciaires sont prises: saisir les images caméras de son parcours, le faire voir par un médecin, et reporter son audition au lendemain. De plus, il refuse l’aide d’un avocat. Une aide médicale intervient vers 23h25, après avoir été appelée vers 20h05. Après une vingtaine de minutes, le médecin, qui n’est pas rentré dans la cellule, stipule que Jozef peut y rester toute cette nuit. Vers 23h30, son beau-frère Pavel et 2 amis débarquent au commissariat de l’aéroport. Ils avaient été prévenus par l’épouse de Jozef Chovanec car elle n’avait plus de nouvelles de lui. Le beau-frère transmet aux policiers des informations le concernant: il souffre de problèmes psychiatriques (schizophrénie) mais sans traitement depuis 2017, il a été renvoyé de son travail, il prend des médicaments pour la thyroïde et aurait consommé de l’alcool le jour-même. Pavel n’a pas pu rentrer en contact avec Jozef car on lui aurait rétorqué qu’il était en train de dormir.

Ce n’était absolument pas le cas. Ce qui suit est une série d’évènements et d’interventions policières et médicales qui commencent vers 23h et qui se terminent vers 5h30, heure à laquelle il est conduit à l’hôpital Marie Curie de Lodelinsart. A plusieurs reprises cette nuit-là, Jozef est violent et s’attaque à la porte de sa cellule ainsi qu’à lui-même, notamment en se frappant la tête de nombreuses fois. Ces périodes de violence sont entre coupées de tentatives de la police pour le calmer, ce qui marche temporairement mais cela finit à chaque fois en une manifestation de violence. Finalement, sa cellule est maculée de sang tellement il s’est blessé. La police, avec l’aide des pompiers, intervient après 4h30 pour l’empêcher de mettre sa vie en danger. Cette intervention est compliquée tant l’homme est agité et hors de contrôle. Ici aussi, le plaquage ventral est utilisé pour l’immobiliser. Plusieurs fois encore, il se débat puis se calme et ce jusqu’à l’intervention, vers 5h du matin, d’un médecin et d’une infirmière du smur (Service mobile d’urgence et de réanimation) pour lui injecter un calmant. Il fait ensuite un arrêt cardiaque et est réanimé quelques minutes plus tard. Pour finir, il est emmené à l’hôpital Marie Curie et y décédera le 27 février, malgré des soins intensifs pour le soigner.

Les procédures judiciaires et le Comité P

Plusieurs procédures judiciaires sont impliquées dans l’affaire Chovanec, ce qui peut la rendre plus compliquée à comprendre.

Il y a tout d’abord le parquet. Il s’agit d’une instance réunissant les magistrats qui représentent la société et en défendent les intérêts. La mission du parquet n’est pas de représenter un suspect ou une victime mais de s’assurer de l’application de la loi par les cours et tribunaux. Par exemple en demandant d’appliquer la loi pénale. Dans ce cas-ci, le parquet, via la magistrate de garde à l’aéroport de Charleroi, est intervenu parce que Jozef Chovanec était suspecté de rébellion non armée. D’où sa privation de liberté judiciaire. 

Il y a également une juge d’instruction qui est impliquée pour mener l’enquête. Il s’agit d’un juge professionnel dont la mission est d’obtenir un maximum d’informations avant un procès pénal. On dit d’ailleurs qu’il instruit le dossier.  Il est le seul à pouvoir poser certains actes comme faire des perquisitions ou délivrer un mandat d’arrêt. Il intervient dans une affaire parce qu’il a été saisi par la partie civile. Dans ce cas-ci, il s’agit de l’épouse de Jozef Chovanec, Henrieta Chovancova. Pour mener une enquête, le juge d’instruction est aidé par la police. Il peut également collaborer avec le Comité P, le comité permanent de contrôle des services de police. C’est un élément très important car, dans l’affaire Chovanec, l’instruction initiée par le juge débute pour suspicion de coups et blessures volontaires des policiers à l’encontre de Jozef Chovanec. L’enquête porte donc sur les interventions policières durant la nuit du 23 au 24 février 2018. Et c’est le Comité P qui assiste le juge d’instruction dans cette enquête. 

A partir du 27 février 2018, jour où Henrieta Chovancova se déclare partie civile, le travail d’enquête démarre. Il est prolongé en janvier 2020 et il se poursuit. Fin août 2020, le Comité P lance une investigation précisément sur le flux d’information à la suite de l’arrestation de Jozef Chovanec. Dernier élément en date: le 3 septembre, le Conseil supérieur de la Justice, organe indépendant exerçant une fonction de contrôle externe sur le fonctionnement de la justice belge, entame une enquête particulière sur d’éventuels dysfonctionnements dans la procédure judiciaire de l’affaire Chovanec. 

Le monde politique éclaboussé

Le monde politique a été éclaboussé par cette affaire. Déjà en février 2018, l’ambassade de la République slovaque avait écrit au SPF Affaires étrangères pour obtenir des explications sur le décès de leur ressortissant.  En août 2020, après que de nouvelles images aient été diffusées par la presse, les commissions Justice et Intérieur de la Chambre avaient été réunies en urgence pour auditionner les ministres CD&V en charge, à savoir Koen Geens et Pieter De Crem.

Première controverse: lors de cette réunion, Pieter De Crem a affirmé que le cabinet de son prédécesseur, Jan Jambon (N-VA), était au courant de l’affaire. Ce dernier a d’abord répondu par la négative: il n’était pas au courant et il ne se souvient pas. Par contre, comme il l’indiquait lui-même par communiqué, son cabinet était au courant mais sans connaître les détails et les images de l’arrestation. Rapidement, la presse s’emballe et parle de mensonges: Jan Jambon aurait-il menti? S’ensuivent également différentes réactions de politiciens telles que celle du socialiste flamand Louis Tobback. A ses yeux, l’actuel ministre-président flamand devrait démissionner. L’affaire prend de l’ampleur jusqu’à l’audition de Jan Jambon par le Parlement fédéral.

Que s’est-il donc réellement passé? D’après Jambon, le cabinet de l’époque avait bien reçu le rapport de police relatant l’arrestation de Jozef Chovanec mais, encore une fois, sans les détails des interventions policières. De ce fait, son cabinet n’aurait pas été alarmé par cette arrestation. De plus, M. Jambon a bel et bien rencontré en mai 2018 l’ambassadeur slovaque. Là aussi, il insiste: “L’entretien avec l’ambassadeur n’a pas donné d’informations qui auraient pu m’alarmer.” 

Ses propos n’ont pas manqué de susciter l’indignation de certains groupes politiques en commission. 

Et maintenant? 

L’enquête suit son cours. Mais elle a suscité de nombreuses questions dans la presse, autant sur la responsabilité politique que sur l’implication des interventions policières dans la mort du Slovaque. De plus, des suspicions de portent sur les procédures judiciaires: ont-elles été correctement menées? Des tentatives pour cacher la responsabilité la police ont-elles été mises en place? Que penser du retrait d’André Desenfants, directeur de la Direction générale administrative (DGA) de la police fédérale, qui a pourtant autorité sur la police aéronautique? 

Beaucoup de questions restent encore sans réponses. Début septembre, le parquet général de Mons remettait sa conclusion: les gestes des policiers ne seraient pas la cause du décès de Jozef Chovanec. Réaction de l’avocate d’Henrieta Chovancova, Me Ann Van de Steen: l’enquête est mal conduite et une demande de nomination d’un autre juge d’instruction sera déposée. 

Affaire à suivre…

Concernant le salut nazi, nous n’en avons pas parlé tant il y avait déjà d’éléments à relater et à détailler pour comprendre le fond de cette histoire. La policière responsable a été interrogée par le Comité P en mai 2018 et justifie ce geste par l’ambiance tendue et comme une forme de contre-réaction à des accusations de fascisme de Chovanec à l’égard de la police.

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