Le confinement vécu dans les écoles : Témoignage d’un Jeune MR professeur de français de 2e secondaire

Par Alexandre Piette, membre Jeunes MR

Une école qui a dû se réinventer dans la précipitation

Le jeudi 12 mars, en fin de soirée, après l’annonce de Sophie Wilmes, le Covid-19 a pris de court tout le monde. Brusquement, les cours seront suspendus, à partir du lundi 16 mars et nous voilà face à une situation inédite que nos écoles n’ont plus connu, depuis la Seconde Guerre Mondiale. Il faut donc la réinventer !

Le vendredi 13 mars, l’ambiance dans notre établissement est très particulière car personne ne sait exactement comment les choses vont se dérouler durant les prochaines semaines et prochains mois. Nous devons apprendre à accepter les choses qui nous dépassent, y compris quand cela modifie grandement nos habitudes. Chacun est appelé à mettre de côté ses désirs individuels, à adopter une attitude citoyenne et responsable.
C’est vrai pour les écoles, les professeurs, les élèves et c’est bien plus vrai encore pour toute la société. Ce jour-là, sur le temps de midi, une réunion de crise est organisée, dans l’urgence, par notre direction. Il faut gérer les premiers cas d’élèves contaminés, tout en tentant de continuer d’assurer l’enseignement, sous une forme virtuelle et non plus présentielle, comme nous en avons toujours eu l’habitude.

Dans ce cadre, les premières semaines ont été fastidieuses. En effet, bien que la plupart des collègues se soient mobilisés avec la direction et le service informatique pour entretenir virtuellement, comme nous le pouvions, du lien avec nos étudiants, tout en assurant la continuité des apprentissages ; il faut bien reconnaître que nous avons dû, bien souvent, un peu bricoler, et nous approprier progressivement, en autonomie, confiné, chacun de notre côté, le Google Drive de l’école, créé pour l’occasion.

Même si, dans un premier temps, l’idée d’utiliser cet outil informatique gratuit aux multiples facettes (visioconférences, journal de classe virtuel, courriels, cours en ligne …) pouvait nous paraître intéressante et comme étant une opportunité, au sein d’un monde de plus en plus virtuel pour les jeunes, il faut bien reconnaître que gérer les élèves, au cas par cas, en mode confinement a été compliqué pour la plupart d’entre nous car au fil des semaines, nous avons pu remarquer que nous n’étions pas tous sur un même pied d’égalité ; au moment où la fracture numérique, dans certaines familles mais aussi chez certains enseignants moins expérimentés se faisait de plus en plus grande. L’absence de connexion Internet, d’imprimante, le manque d’encre ou de papier ou encore la méconnaissance des systèmes d’utilisation ont rendu impossible chez certains la réalisation des travaux demandés. Dans de telles situations, comment s’assurer de la compréhension des communications si tant est qu’elles puissent parvenir à leurs destinataires ? A fortiori, face à l’absence de réponses de certaines familles, comment évaluer leur degré d’équipement ? Et comment préserver les élèves dans cette équation ? Le besoin est à la fois matériel (ordinateurs, tablettes) et technique (accompagnement des enseignants et des élèves), mais il relève aussi de la sélection et de l’exploitation d’un outil numérique adapté aux réalités. Il paraissait donc difficile de proposer des solutions ‘’clé sur porte’’ tant les besoins étaient nombreux, variés et dépendants du contexte de notre établissement.

Dans notre école, comme dans d’autres certainement, cette crise nous aura probablement permis de penser à l’avenir pour mettre en place progressivement une école numérique, comme souhaitée par les politiques de toutes convictions, depuis plusieurs années. 

C’est pourquoi, dès la rentrée de septembre et quel que soit le scénario de celle-ci, en fonction de l’évolution de l’épidémie, il faudra certainement envisager une certaine forme de systématisation du numérique dans nos futures pratiques pédagogiques et sans doute réinventer notre école, mais sans jamais perdre de vue les valeurs humaines qui la composent. Le numérique doit rester un outil et ne se substituera jamais à la vraie relation pédagogique entre un professeur et ses élèves en salle de classe car être enseignant, ce n’est pas être assis devant un ordinateur mais être en classe. Nous avons besoin de nos élèves, même si cette vocation n’est pas rose tous les jours et que son importance, dans la société, pour permettre l’émancipation sociale de chacun, est de moins en moins reconnue par l’opinion publique.

Une fin d’année très particulière, en demi-teinte…

Fin avril, le CNS a décidé d’autoriser la réouverture progressive des écoles, dans des conditions d’hygiène strictes ; à partir du 18 mai, pour les rhétos et du 25 mai, pour les deuxièmes secondaire.

La plupart des membres du personnel de notre école étaient plutôt heureux de cette décision car ils estimaient qu’un retour en présentiel des élèves, leur permettrait de récupérer un certain rythme de travail, tout en évitant l’accroissement de la fracture numérique entre plusieurs d’entre eux. Néanmoins, sur le terrain, la mise en œuvre des mesures d’hygiène imposées par le CNS n’a pas été chose aisée. En effet, constatant une certaine difficulté pour la Fédération Wallonie-Bruxelles à fournir des masques et tout le matériel nécessaire à cette rentrée, notre pouvoir organisateur, la direction avec les différents membres du CP (conseil en prévention) ont pris la décision de reporter la rentrée des élèves des dernières années au lundi 25 mai et celles des 2e, au mardi 02 juin, afin de se donner le temps et les moyens de tout mettre en œuvre pour assurer un maximum de sécurité pour les élèves et l’équipe éducative. D’un point de vue pédagogique, pour la direction, il a aussi semblé important de réaliser des conseils de classe préparatoires, avant cette reprise de la fin mai. L’objectif de ceux-ci était, sur base des résultats et/ou des choix des élèves pour l’année scolaire suivante, de cibler ceux en situation d’échec et/ou pour lesquels un projet de réorientation devait être déterminé, avant la fin du mois de juin. Tout cela dans le but d’éviter un éventuel décrochage scolaire.

Mais, quelques jours plus tard, quand nous avons appris les conditions pratiques dans lesquelles cette reprise allait se faire, nous étions plutôt sceptiques. En effet, la Ministre de l’enseignement obligatoire, Caroline Désir (PS), a décidé de laisser le choix aux parents, d’un retour ou non de leur enfant à l’école, en suspendant temporairement l’obligation scolaire. Grave erreur pour la plupart d’entre nous car se sont souvent les jeunes les plus en difficultés et les plus défavorisés qui choisiront de ne pas y revenir. De ce fait, dans la suite de leur parcours d’apprentissage, ils risquent d’augmenter leur risque d’échec scolaire voire de décrochage complet. Dans notre établissement scolaire, il faut l’admettre, nous avons la chance d’avoir en grande majorité des jeunes issus de familles de la classe moyenne, mais en vivant notre rentrée très particulière, et en discutant sur les réseaux sociaux, avec plusieurs collègues, d’autres écoles dites « moins favorisées », notre théorie s’est malheureusement vite confirmée : les apprenants les plus en détresse ne sont pas rentrés. 

Pour terminer, concernant les délibérations de la fin de l’année scolaire, la plupart d’entre nous avons été surpris par les décisions de la Ministre. En effet, sa directive mentionne que « au vu des circonstances, le redoublement devra être exceptionnel, en tenant compte uniquement du travail certificatif fourni entre le début de l’année scolaire et le 13 mars ». Même si les élèves ne sont pas responsables de cette situation inédite et que nous ne savons pas ce que certains ont pu vivre, dans un cadre privé, tout au long du confinement ; pour ma part, je pense que cette politique du laisser-passer au bénéfice du doute ne leur rendra pas service. En effet, d’expérience, nous savons, comme enseignant, qu’un élève ayant un ou plusieurs échecs significatifs, en mars, aura peu de chance de réussite, en juin. Bien que des aménagements d’aide et de remédiation soient promis par la Ministre, à partir du mois de septembre, nous craignons, comme enseignant, un report de l’échec et même un certain découragement de la part de l’élève pouvant mener au décrochage car celui-ci aura mal été orienté. Effectivement, légalement, en fin de 2e secondaire, un apprenant obtenant son CE1D, en juin, peut s’inscrire, l’année suivante, dans une 3e secondaire de son choix, c’est-à-dire dans une orientation générale, technique ou professionnelle. 

Même si aujourd’hui, nous ne savons pas encore comment se déroulera l’année scolaire 2020-2021, toutes ces mesures promises « à chaud » par la Ministre, nous paraissent malheureusement peu réalisables sur le terrain, et ne feront que renforcer davantage les inégalités sociales entre les élèves.

Nouvelles technologies & Covid-19 : quelle place pour les libertés individuelles ?

Drones de surveillance des forces de police, logiciels anti-fraude des universités, applications de traçage des gouvernements… Pour sortir de la crise sanitaire, les nouvelles technologies viennent à la rescousse de nos institutions. Mais à quel prix ?

Par Guillaume Soupart, membre Jeunes MR

La crise du coronavirus qui touche l’Europe depuis bientôt deux mois a bouleversé nos comportements. Elle a également chamboulé le travail de nos hôpitaux et de nos instances démocratiques. Et elle a mené notre gouvernement dirigé par la Première ministre Sophie Wilmès (MR) à réaliser un exercice d’équilibriste. Aussi, elle a mis en exergue les difficultés que notre système institutionnel a engendrées suite aux nombreuses Réformes de l’État. Enfin, elle a modifié nos habitudes et atteint au cœur nos droits et libertés : liberté d’aller et venir, droit de quitter le pays (ou d’y entrer), libertés de réunion, d’aller à l’école, …

Les nouvelles technologies sont venues aider nos sociétés. Combien de fois a-t-on entendu qu’il aurait été difficile de traverser cette crise sans leur précieuse aide ? Les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) sont en pleine forme dans les marchés boursiers. Les E-peros se multiplient, les réunions en tout genre pullulent sur Zoom, les cours de l’enseignement supérieur se dispensent sur Teams, les emails virevoltent et, pour beaucoup, le télétravail est devenu la norme, les caisses enregistreuses ne fonctionnent presque plus qu’au paiement virtuel encouragé par l’augmentation des limites bancaires du paiement sans contact …

Toutefois, les nouvelles technologies sont également venues apporter leur soutien à des mesures plus intrusives et certainement dans des situations que nos esprits considèrent comme plus délicates, plus intimes.

D’une part, des drones ont survolé l’Europe. Des drones dans les rues, cela avait été vu en Espagne à la mi-mars, puis la pratique s’est installée en France. Un objectif : faire respecter le confinement en diffusant des messages à la population. Récemment, une commande de 651 drones a été publiée au Bulletin officiel des annonces des marchés publics français. Celle-ci a suscité de nombreuses tensions et parmi celles-ci surtout, la raison pour laquelle une telle commande devait être réalisée. La presse flamande a fait état également de l’usage de drones équipés de caméras de chaleur dans la zone de police de Bredene/Le Coq.

D’autre part, si les universités et établissements d’enseignement supérieur ont depuis longtemps intégré dans leur pratique l’utilisation de logiciels anti-plagiat, la crise du Covid-19 les a poussés à réfléchir encore plus loin, les examens devant se tenir à distance. Du côté de l’Université Catholique de Louvain (UCL), on s’est doté de logiciels informatiques permettant la surveillance à distance pour certains examens comprenant le blocage d’accès à internet et aux fichiers de l’ordinateur ainsi que la vidéosurveillance – dans le respect du RGPD, nous dit-on. À l’Université libre de Bruxelles (ULB), l’Université de Liège (ULiège), l’Université de Mons (UMons) l’Université Saint-Louis (USLB) et l’Université de Namur (UNamur), on opte pour la ‘confiance’, des questions plus transversales ou des chartes signées par les étudiants.

Enfin, le déconfinement sera accompagné de plusieurs dispositifs conseillés par les comités scientifiques. Celle qui fait le plus parler d’elle est l’application de traçage. Le concept est simple : grâce au Bluetooth, tous les appareils dans le voisinage du vôtre seront identifiés et s’il se trouve un porteur contaminé parmi eux, vous en serez avertis. Cela permettra d’enrayer la propagation du virus en isolant préventivement les personnes exposées, en les incitant à se mettre en quarantaine, à consulter un médecin ou à se faire tester.

La belgian touch est classique : les Régions sont compétentes mais la protection des données reste dans le giron fédéral, quatre Ministres, quatre administrations et la création d’un organe de concertation dirigé par Emmanuel André (ULB) chargé de la coordination du comité interfédéral « testing & suivi des contacts » – tout un programme ! Le traçage sera également réalisé par 2.000 enquêteurs pour identifier les citoyens potentiellement contaminés. Ces derniers auront accès à une plate-forme digitale commune aux trois entités fédérées.

Arrivent alors les questions liées à la cybersécurité, au respect du Règlement Général de Protection des Données – nouveauté européenne qui a fait couler beaucoup d’encre et soulevé de nombreuses interrogations – et à l’atteinte aux libertés, étendards de nos sociétés libérales. Elles sont débattues dans nos Parlements en ce moment-même.

Synthèse des arguments politiques belges à ce propos :

  • Définition stricte du concept et base légale spécifique

Le traçage existe déjà en Belgique mais il ne se fait que via des enquêteurs. Une application permettrait d’automatiser et d’intensifier ce processus. La Belgique exclut de recourir à la technologie GPS, ce qui permettrait de pister et de géolocaliser les individus. La piste envisagée est l’utilisation du Bluetooth permettant uniquement de retracer les relations sociales entre les individus.

En outre, il est important d’entériner le dispositif prévu dans un texte législatif ou un arrêté royal de pouvoirs spéciaux. Le RGDP permet une collecte de données si elle est réalisée dans un but d’intérêt général, si elle est nécessaire et si elle est efficace. La Secrétaire générale du Conseil de l’Europe a précisé que « Ce type de système ne peut être réalisé que si les preuves scientifiques démontrent de manière convaincante que les avantages potentiels en termes de santé publique sont supérieurs à ceux que procureraient d’autres solutions moins intrusives ».

  • Participation volontaire au traçage électronique

Aucun parti politique ne veut rendre le tracing obligatoire. Le Président du MR, Georges-Louis Bouchez, a souligné que le système mis en place, pour qu’il soit efficace, devait remporter une grande adhésion permettant ainsi d’obtenir une base statistique suffisante – servant d’appoint aux enquêteurs régionaux. Pour ce faire, il faut lever toute ambiguïté sur son utilisation en menant un débat public menant à un large consentement des citoyens. Celui-ci devra être libre et éclairé, notamment en permettant un accès en licence libre à l’application afin d’être transparent.

60% de la population devrait y recourir pour obtenir un résultat optimal. À Singapour, seuls 16% de la population ont téléchargé l’application avant que les mesures de confinement soient finalement prises par les autorités publiques. Se pose toutefois la question de la stigmatisation des personnes qui ne souhaitent pas télécharger l’application.

  •  Collaboration européenne

Nous le savons : l’Union européenne n’a aucune compétence dans ce domaine. Toutefois, il reste important de garder à l’esprit que, bien qu’ils soient limités, les transferts transfrontaliers continuent ne serait-ce que pour citer un exemple le personnel de santé belge résidant au Pays-Bas, en Allemagne, au Luxembourg ou en France.

  •  Anonymisation et décentralisation des données & accès aux données limité

L’anonymisation des données n’est pas une mince affaire. En effet, le fichier des malades du Covid-19 est pseudonymisé avec des mécanismes cryptographiques. Cependant, ce numéro pourrait être désanonymisé en le combinant avec d’autres informations dans la base de données, ou extérieures à la base de données, ou encore par adresse IP. Il ne s’agit donc pas d’une base de données anonyme telle que définie par le RGPD. Cette base contient donc des données à caractère personnel au sens de l’article 9 du RGPD et qualifiées de sensible puisqu’il s’agit de données de santé.

Dans un système décentralisé, la liste des contacts rencontrés par une personne diagnostiquée n’est pas connue par une autorité centrale. Cela permet également d’éviter une commercialisation ou une externalisation des données.

  • Limitation dans le temps et contrôle continu par l’Autorité de protection des données

La limitation dans le temps et le fait que les données soient uniquement utilisées pour lutter contre le Covid-19 relèvent du principe de proportionnalité qu’exige toute atteinte aux libertés fondamentales.

L’Autorité de protection des données (APD) a été consultée en urgence afin de rendre un avis sur deux avant-projets d’arrêtés royaux portant respectivement sur l’utilisation d’applications de traçage et sur la constitution d’une base de données « afin de prévenir la propagation du coronavirus ». Cette autorité rappelle que la protection des données personnelles n’est pas un obstacle à la mise en place d’outils technologiques dans le cadre de la lutte contre l’épidémie Covid-19, tant que ceux-ci respectent certains principes fondamentaux. Les textes normatifs qui prévoient et encadrent l’utilisation de ces outils doivent notamment être précis et complets pour assurer une transparence optimale vis-à-vis du citoyen et la nécessité de recourir à une application de traçage doit être démontrée, estime l’APD.

  • Difficultés liées à l’analyse et l’exploitation des données

Une telle application se base sur l’utilisation généralisée de smartphones. Il faut également souligner qu’aucun consensus a été établi quant à la durée et la distance de proximité justifiant d’alerter une personne entrée en « contact » avec une autre personne contaminée. Il se pose également la problématique des zones densément peuplées où la précision du dispositif serait mise à rude épreuve. À cela s’ajoute, un sentiment de sécurité créé dans la population – au même titre que le port obligatoire du masque.

Enfin, il faut rappeler que cette application doit être couplée à une capacité de tests suffisante et massive.

Cet article se veut synthétique et descriptif des arguments politiques utilisés en Belgique. D’autres contributions permettent de lancer le débat sur le sujet dont notamment, deux articles français disponibles sur internet : « Nos arguments pour rejeter Stopcovid » de La Quadrature du Net et « Le traçage anonyme, dangereux oxymore, Analyse de risques à destination des non-spécialistes » réalisé par des spécialistes en cryptographie, sécurité ou droit des technologies (risques-tracage.fr).